Le décret, signé le 21 janvier 2009 par le Cardinal Re, préfet de la Congrégation des évêques, à la demande du pape Benoît XVI, lève l'excommunication encourue latae sententiae par les
évêques ordonnés le 30 juin 1988 par Mgr Lefebvre et formellement déclarée par le décret du
Cardinal Gantin, le 1° juillet 1988.
Ce décret, rendu public samedi dernier a été reçu de manières très différentes, tant dans l'Eglise Catholique que dans la Fraternité Sacerdotale Saint Pie X (FSSPX) qui regroupe les prêtres et
les évêques ayant suivi Mgr Lefebvre. Le manque de communication et de pédagogie qui entoure ce texte m'incite à livrer ici mes analyses et mes convictions.
Je ne vous le cacherai pas, ma première réaction fut partagée entre incompréhension et colère. Ce n'est qu'en lisant les textes officiels et en y repensant rationnellement que j'ai pu
prendre de la distance et réfléchir au sens de la question. Réfléchir sincèrement, c'est aussi refuser que, ni la première impression, ni l'interprétation trop facile que l'on entend, n'être en
définitive les seules interprétations et explications possibles. Cette réflexion m'a conduit à interroger ma place dans l'Eglise et à me recentrer sur ce que je crois. Il y a aussi, quelque part,
un lent travail de dépouillement spirituel pour exorciser la part d'orgueil qui peut nécessairement être touchée. Voici donc quelques repères et éléments de réflexion.
A l'origine du schisme et de l'excommunication
Une histoire complexe entoure la question. Il serait trop long d'y revenir ici. Rappelons simplement que l'origine de la dissension entre Mgr Lefebvre et l'Eglise catholique se trouve dans la non
reconnaissance de l'autorité du concile œcuménique Vatican II par celui-ci et ses fidèles [1]. Cette crise trouva sa cristallisation en 1988 lorsque, contre l'intention du Pape Jean-Paul II et
malgré les avertissements répétés, Mgr Lefebvre ordonna illicitement quatre évêques pour la FSSPX : Alfonso de Galarreta, Bernard Fellay, Bernard Tissier de Mallerais et Richard Williamson.
De ce fait, rompant la tradition et la loi de l'Eglise, ces cinq évêques furent frappés de l'excommunication
latae sententiae [2] comme le prévoit le code de droit canonique (1364 § 1). Cette sanction fut confirmée par le Cardinal Gantin, préfet de la congrégation pour les évêques dans
un décret qui souligne la gravité de l'acte schismatique. Cette consécration donna lieu au
Motu proprio Ecclesia Dei du Pape
Jean-Paul II.
Soulignons ici deux choses. Premièrement l'acte schismatique qui a entraîné de facto l'excommunication latae sententiae est la consécration d'évêques sans mandat du Siège
Apostolique qui est le seul à pouvoir nommer des évêques dans l'Eglise latine. Cette acte est grave et lourd de sens puisqu'il brise la communion avec l'Eglise comme le rappelle le Pape Jean-Paul
II dans le Motu proprio Ecclesia
Dei. Deuxièmement, la cause profonde du schisme se trouve dans le rejet de l'autorité du Concile Œcuménique Vatican II par les membres de la FSSPX (et par conséquent de sa réforme
liturgique). Nous nous trouvons donc face à un problème dogmatique grave car l'Eglise a toujours affirmé que les promulgations d'un Concile étaient souveraines, fruits de l'Esprit Saint, et
constituaient donc une autorité suprême dans la charge d'expression de la foi. Il serait trop long de détailler les points sensibles, citons seulement comme exemple la liberté religieuse, le
dialogue œcuménique, la place de l'Eglise dans le monde....
La levée des excommunications
Depuis plusieurs années, des discussions entre le Vatican et la FSSPX ont lieu pour parvenir à la résolution du schisme qui est un scandale pour l'Eglise. Commencées sous le pontificat de
Jean-Paul II à travers la constitution de la commission Ecclesia Dei, elles se sont accélérées sous le pontificat de Benoît XVI qui a fait de la question de l'unité des chrétiens une
priorité de son ministère. Les réticences de la FSSPX à ce dialogue sont nombreuses. A tel point que, pour accepter d'entrer dans une démarche de dialogue en vérité, les évêques schismatiques
avaient exigé la libéralisation générale du missel antéconciliaire (Missel de Pie V) et la levée des excommunications les frappant.
Soucieux de pouvoir parvenir à un vrai dialogue sur le fond du problème et non pas de ne pas en rester sur des épiphénomènes, le pape a encadré la célébration de la messe selon la forme du missel
tridentin (motu proprio Summorum Pontificum du 7 juillet 2007) et levé
les excommunications qui frappaient les évêques de la FSSPX (décret du 21 janvier 2009). Ces deux actes, qui semblent être liés dans le même mouvement, attestent de la volonté du pape de résoudre un schisme qui trouble la vie de l'Eglise et
qui ne peut être satisfaisant. Je pense personnellement que, dans ce contexte, on ne peut y voir une volonté personnelle du pape de revenir à un précédEnt « Age d'or » de l'Eglise, dont
le Catéchisme de l'Eglise nous dit qu'il n'y en a jamais eu !
La discipline de l'Eglise
Pour comprendre la réelle portée du décret, il faut chercher à savoir ce qu'est, en définitive l'excommunication.
Au numéro 1331, le code de droit canon définit l'excommunication comme une censure par laquelle quelqu'un est exclu
de la communion des fidèles. C'est donc d'abord et avant tout une peine juridique. La « communion » du fidèle avec l'Eglise possède une racine ontologique (le baptême) qui ne peut
jamais être perdue. Elle comporte également une double dimension (mystique et juridique) qui peut être perdue pour des motifs graves. La communion « mystique » (ou surnaturelle) unit
l'homme à l'Eglise en tant que Corps mystique du Christ, elle s'exprime dans la communion des saints et peut-être perdue en partie par le péché et totalement par la perte de la foi. De ce fait,
cette communion mystique est en dehors de la compétence formelle de l'Eglise. La communion « juridique » quant à elle, unit le fidèle à l'Eglise en tant que société visible, elle régule
les droits et les devoir de chacun. Le concept « d'excommunication », exprimé par la loi de l'Eglise, ne touche donc que la communion juridique. Il est une peine canonique, la plus
grave, mais rien de plus. C'est pourquoi, en cas de schisme, elle est infligé latae sententiae [3].
En levant l'excommunication qui frappait les évêques schismatiques, le pape lève en fait une sanction (ou une peine juridique). Et en ce sens, toute l'Eglise doit se réjouir que le pardon prévale
toujours sur la peine. Mais cette décision, comme le précise d'ailleurs clairement le décret, ne dit rien de la résolution du schisme : la pleine communion n'est pas restaurée, loin de là.
Un exemple, toute proportion gardée, peut être éclairant à ce sujet. Paul VI, en 1965, a levé l'excommunication qui frappait l'Eglise orthodoxe depuis 1054. Ce geste juridique et symbolique a
permis un rapprochement important dans le dialogue entre nos Eglises chrétiennes, mais le schisme demeure et n'est toujours pas résorbé. Nous pouvons espérer que la levée des excommunications des
évêques intégristes favorisera, dans le même sens, un rapprochement pour qu'un jour nous puissions revenir dans la pleine communion.
Il reste que les membres cléricaux de la FSSPX sont toujours « suspens a divinis », c'est-à-dire qu'ils ne peuvent célébrer licitement les sacrements de l'Eglise, car ils ne
sont pas rétablis dans la pleine communion ecclésiale. Mais le décret de la congrégation pour les évêques n'aborde pas cette question.
Pourquoi la réception est-elle généralement douloureuse ?
En analysant l'évènement, on peut comprendre l'importance de l'acte posé. Comme main tendue, la décision du pape est à recevoir comme une grande joie. Or on constate largement dans l'Eglise un
sentiment de malaise, d'inquiétude, d'incompréhension, voire de refus. Pourquoi ?
D'abord parce que le sujet n'est pas neutre et a beaucoup fait souffrir l'Eglise de France depuis plus de trente ans, et qu'on ne passe pas si facilement sur une telle blessure sans la raviver.
Ensuite parce que beaucoup ont l'impression que tout l'effort de réconciliation est fait du côté de Rome, sans que la FSSPX fasse de concessions. Cette impression est malheureusement fondée. Dans
sa lettre aux fidèles de la Fraternité, Mgr Bernard Fellay, se réjouit de la levée des excommunications sans
que leurs revendications n'aient été laissées de côté. Le ton général de la lettre reste revanchard : nous avons eu raison, alors continuons notre combat ! Il semble donc claire que la
FSSPX ne se situe donc pas dans la même démarche et le même état d'esprit que le pape. De fait, le sentiment de peur qui saisit beaucoup de chrétiens (laïcs, prêtres et évêques) aujourd'hui est
induit plus par les réactions des traditionnalistes que par les actes du pape.
Deux questions se posent alors : Comment comprendre et accepter que tous les efforts soient fait d'un seul côté ? Va-t-on nécessairement revenir « en-deçà » de Vatican II à
cause d'une poignée d'irréductibles qui sont en proie à une peur du monde ?
Un enjeu spirituel important !
Cette situation a le mérite de nous renvoyer sur nos propres enjeux spirituels. Dans la foi, personne ne peut se satisfaire de la division de l'Eglise. L'amour que le Christ nous a donné et qu'il
nous a demandé d'avoir doit permettre de dépasser toutes les divisions. Ainsi, tout doit être fait pour que la pleine communion dans l'unité de la foi soit le plus rapidement possible établie (et
cela vaut aussi bien pour le mouvement lefebvriste que pour le chemin avec les Protestants et les Orthodoxes). C'est dans cette dynamique que se situe le pape (ses nombreuses allusions lors de
ses discours en témoignent).
Il faut aussi se souvenir que dans l'édification de la communauté, ce sont toujours ceux qui sont le plus avancés sur leur chemin de foi qui doivent être attentifs aux besoins de leurs frères les
plus petits. Dans la première lettre aux Corinthiens (1 Co 8-9), pour régler le problème du schisme entre ceux qui mangent de la viande sacrifiée aux idoles et ceux qui s'en abstiennent, Paul
déclare : « Et ta science alors va faire périr le faible, ce frère pour qui le Christ est mort! En péchant ainsi contre vos frères, en blessant leur conscience, qui est faible,
c'est contre le Christ que vous péchez. C'est pourquoi, si un aliment doit causer la chute de mon frère, je me passerai de viande à tout jamais, afin de ne pas causer la chute de mon
frère » (1Co 8, 12-13). Qu'est-ce que cela veut dire ? Que l'attention au frère doit être le premier critère d'action et de parole car elle est conditionnée par la charité.
Il en sera toujours ainsi dans l'Eglise : c'est au plus « fort » de s'occuper du plus « faible », de tendre la main à celui qui s'égare, d'ouvrir la porte à celui qui l'a
claquée en partant.
Nous sommes tous invités à une vraie conversion du cœur pour pouvoir accueillir nos frères et faire tout ce qui est en notre pouvoir pour ne pas les laisser s'égarer (peut-être malgré eux) en
dehors de la communion. Il faut s'interroger pour savoir si le malaise que nous ressentons vient d'une situation fondamentalement critique et d'un désaccord dogmatique ou s'il vient seulement de
notre orgueil blessé ! Dans ce dernier cas, il nous faut accueillir l'Esprit du Christ pour convertir en nous ce qui a besoin de l'être.
Tout est-il négociable, acceptable ?
Cela veut-il dire que tout est acceptable ou négociable ? Non, je ne le pense pas. L'Eglise a toujours préservé le droit de pensée et de conscience de ses fidèles. En même temps, elle
bénéficie de l'assistance de son Seigneur, par la médiation de l'Esprit Saint, comme cela lui a été promis par le Christ. Ainsi, dans le cas qui nous préoccupe, le pape ne pourra ni contredire le
Concile Vatican II ni permettre qu'il soit relativisé. Il en va de la vie de la foi et de l'Eglise. Dogmatiquement il est impensable qu'il puisse y avoir un « retour en arrière ».
La discussion qui pourrait s'ouvrir - espérons-le - avec la FSSPX ne pourra faire l'économie de cette question de fond qui perturbe les relations par des non-dits et qui est à la vraie racine du
schisme. Ceux qui voudront revenir dans la pleine communion devront reconnaître le Concile comme faisant autorité. Charge à l'Eglise d'organiser concrètement, juridiquement, et pastoralement la
réintégration de ces membres dans l'Eglise... Mais le chemin risque d'être encore long !
En attendant, tâchons de nous réjouir de cette main tendue. Expliquons et réexpliquons à temps et à contretemps la réalité, les enjeux et les défis qui se présentent à nous. Faisons tout ce qui
est en notre pouvoir pour favoriser l'unité et la paix (accomplir en définitive notre mission de chrétiens) et prions pour que cette conversion qui a saisi saint Paul et que nous venons de fêter
travaille le cœur de tous pour que nous puissions un jour nous retrouver dans l'unité.
[1] Voir l'article de L'osservatore romano (édition du 26/07/76) qui explique la
suspense « a divinis » de Mgr Lefebvre pour nous réception du concile Vatican II.
[2] L'excommunication est une sanction juridique. Le terme latae sententiae indique qu'elle n'a pas besoin d'être formellement déclarée, le fait de poser l'acte suffit à ce que la
sanction soit effective immédiatement.
[3] A ce propos, voir le commentaire du Canon 1331 dans le Code de droit canonique bilingue et annoté, 1999, Wilson & Lafleur Ltée, Montréal, p. 965-966.
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