Voici la suite de la seconde partie de mon projet de ministère. N'hésitez pas à laissez vos commentaires.
Ministre au service de la Parole : présence, manifestation et annonce
Comment le prêtre est-il appelé à devenir ce ministre d’Espérance ? J’aime réfléchir à cette question à partir de la notion du Royaume de Dieu. Si nous n’avons aucune idée de la façon dont il adviendra, nous sommes pourtant, dans la foi, sûrs de son triomphe. Le Royaume de Dieu s’est approché de manière radicale dans la venue du Fils de Dieu selon la chair. Au cours de la rédaction de ma dissertation de baccalauréat canonique, j’ai eu à travailler en profondeur les notions de sacerdoce commun et de sacerdoce ministériel. J’ai beaucoup apprécié la manière dont le père Daniel Bourgeois articule l’un et l’autre autour du Salut et du Royaume. L’un et l’autre sacerdoce sont appelés à manifester le royaume de Dieu mais de manières essentiellement différentes. Le sacerdoce commun manifeste le Salut en tant qu’il est accomplis ; le sacerdoce ministériel manifeste lui, le Christ comme source et auteur du Salut. Dès lors, la mission du prêtre est d’être présent au monde, de manifester le Salut par toute sa vie et de l’annoncer de toutes ses forces.
Rendre présent le Royaume de Dieu ne peut se vivre qu’en étant soi-même présent au monde. Mon passage au séminaire des Carmes m’a donné l’occasion de découvrir le visage étonnant de l’Eglise d’Algérie à travers les figures de Christian de Chergé, et des moines de Thibérine (sans oublier Christian Chessel, père blanc originaire du diocèse de Nice et assassiné en Algérie). J’y ai découvert aussi la vie et le témoignage de Mgr Claverie, évêque d’Oran. J’ai souvent médité ces phrases qui me semblent bien, à juste titre, définir ce que doit être cette présence au monde : « L’Eglise accomplit sa vocation quand elle est présente aux ruptures qui crucifient l’humanité dans sa chair et son unité. Jésus est mort écartelé entre ciel et terre, bras étendus pour rassembler les enfants de Dieu dispersés par le péché qui les sépare, les isole et les dresse les uns contre les autres et contre Dieu lui-même. Il s’est mis sur les lignes de fracture nées de ce péché. En Algérie, nous sommes sur l’une de ces lignes sismiques qui traversent le monde : Islam/Occident, Nord/Sud, riches/pauvres. Nous y sommes bien à notre place car c’est en ce lieu là que peut s’entrevoir la lumière de la Résurrection ». Et notre monde, notre pays, notre diocèse ne manquent pas de ces lignes où doit finir par jaillir la lumière de la résurrection. Etre présent au monde dans la plus simple quotidienneté, par tout ce qui fait que le prêtre est un homme et parce qu’en tant qu’homme il ne peut être que solidaire de ses pairs. Il lui faut tenir bon aussi, au nom de la foi, de l’espérance et de l’amour qui l’animent comme un veilleur : « sur tes remparts Jérusalem, j’ai placé des veilleurs ». Il y demeure comme un signe visible de la présence du Seigneur à ce monde qu’il a tant aimé.
La mission du prêtre est au service de la manifestation du Royaume de Dieu, de son épiphanie. Qu’est-ce à dire sinon manifester le Salut adressé par Dieu à tout homme ? Il y a autant de figures de prêtres qu’il y a de façons d’annoncer et d’offrir ce Salut (le prêtre ouvrier par sa présence humble et discrète dans l’usine, le moine dans le tranquille silence de son monastère, le prêtre de banlieue ou celui des riches quartiers huppés de la capitale…). Au cours de ma retraite d’élection en fin d’année propédeutique à Lérins, un moine me confiait une belle analogie. Chaque vocation est un peu comme une lumière dans la nuit du monde. Et cela est d’autant plus vrai pour la vie religieuse ou la vocation presbytérale. Chacun, selon la grâce reçue, nous devons briller de la lumière du Christ : le moine dans son monastère comme la petite lumière auprès du tabernacle qui indique une présence, ou le prêtre diocésain comme cette belle lumière du cierge pascal qui luit dans la nuit de Pâques et éclaire tous ceux qui la voient. Peu importe la manière dont le Royaume se manifeste mais il faut qu’il le soit : c’est cela l’urgence de la mission. Le réel défi est d’arriver à l’enraciner au plus profond des cœurs et de ne pas se contenter d’afficher Jésus Christ sur des panneaux publicitaires de trois mètres par cinq ou de le mettre sur une belle pochette de disque. Cette charge de l’épiphanie du Royaume ne repose heureusement pas que sur les épaules de l’Eglise (et des prêtes en particulier) mais elle est avant tout l’œuvre de Dieu lui-même. Mais la question demeure : comment le manifester aujourd’hui ? Je me méfie beaucoup des réponses toute faites qui ressemblent par trop à des formules magiques. La question doit rester une question pour que la réponse qu’on lui donnera soit adaptée aux personnes et aux temps qui en ont besoin. La seule chose sûre sur laquelle nous devons nous appuyer est la résurrection du Christ, cœur de la manifestation du Royaume de Dieu et du Salut accompli : « Voici que je fais toute chose nouvelle » (Ap 21,5). Il nous faut sans cesse apprendre à discerner dans les signes des temps les lueurs de cette douce lumière et les ténèbres où nous sommes appelés à l’apporter.
Présence, manifestation et proclamation. Comment cette découverte du Royaume pourrait-elle rester muette chez celui qui en vit ? Comme tout fidèle du Christ, le prêtre est appelé à le proclamer par toute sa vie, à l’exemple du Maître, par ses paroles et ses œuvres. Mais en tant que pasteur, il proclame le Royaume par l’annonce de la Parole et la célébration des sacrements… L’Eglise l’exprime traditionnellement dans l’exercice des tria munera : enseignement, gouvernement, sanctification. Ces trois charges sont structurantes de la vie et du ministère du prêtre. Sa vocation commence dans l’humilité et s’achève dans le mystère car il assume ces charges avec tout ce qu’il est, au service de la communauté auprès de laquelle il est envoyé dans une réelle dépossession de tout pouvoir humain.
La proclamation du Royaume de Dieu est ainsi au cœur de sa vie, au cœur de son ministère : il en vit lui-même en le proclamant. Le jour de son ordination, l’évêque adresse cette parole au nouveau diacre : « Reçois l’Evangile du Christ que tu as mission d’annoncer ; sois attentif à croire à la parole que tu liras, à enseigner ce que tu auras cru, à vivre ce que tu auras enseigné ». Il me semble que la liturgie traduit ainsi le fondement de la vie spirituelle du ministre du Christ qui est invité à vivre dans cette relation intime au mystère : une vie sur le chemin des Béatitudes.
Entre présence et proclamation, le prêtre expérimente dans sa vie sa dimension de serviteur et de coopérateur dans l’œuvre du Salut. Comme ont pu l’exprimer certains mystiques : la Parole se fait chair, et la chair se fait Parole. Cette dynamique de la Parole et du Royaume des Cieux se déploie dans le champ de l’amour. Mais qui dit amour, dit relation et nous touchons là à une nouvelle dimension du ministère et de la vie du prêtre : il est un homme en relation avec d’autres.
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