
Trop, c'est trop ! A force de devoir dire « ses coup de gueule », nous finirions par croire que nous vivons au mieux dans un monde de fous, au pire avec des êtres dénués de tout sens profond, de
compassion et d'amour. Mais quelque part, est-ce que la résistance naturelle de notre esprit face aux incompréhensibles attitudes de nos « dirigeants » ne serait pas un signe de l'Esprit qui crie
en nous ? Grâce à un ami jésuite, j'ai relu aujourd'hui un très beau texte de Charles Péguy qui interpelle notre santé spirituelle. Voici le début :
« Il y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise pensée. C'est d'avoir une pensée toute faite. Il
y a quelque chose de pire que d'avoir une mauvaise âme et même de se faire une mauvaise âme. C'est d'avoir une âme toute faite. Il y a quelque chose de pire que d'avoir une âme perverse. C'est
d'avoir une âme habituée » (1).
Et bien moi je le dit tout haut : je refuse d'avoir une âme habituée. Et je suis heureux de voir que nombre de mes frères chrétiens montrent qu'eux non plus. Après la bourde de
Ratisbonne où le pape Benoît XVI a mesuré à son corps défendant qu'il n'était plus le professeur
Ratzinger, les nominations épiscopales de l'évêque de
Varsovie et de l'auxiliaire de
Linz tellement aberrantes qu'il a fallut se débrouiller pour les annuler au dernier moment, la levée
des excommunications des quatre évêques lefébvristes sans aucune consultation du collège épiscopal, on pensait avoir atteint des sommets dans l'incohérence ecclésiale. A chaque fois, le peuple
chrétien avait « sainement » réagit en faisant entendre son mécontentement sur ces manières de procéder... Ces dernières semaines furent rudes mais ont permis aux chrétiens de mesurer la
profondeur de leur attachement au Christ et la vérité de leur amour de l'Eglise (2).
On croyait être tranquille pour quelque temps ; on pensait (à tort !) pouvoir souffler un peu dans notre rôle de « défenseur-souffrant » de l'Eglise, mais, en ce temps de carême et de désert,
l'institution ecclésiale ne nous laisse aucun répit. La nouvelle est tombée. Elle a résonnédans notre monde comme un coup de tonnerre : la foudre est tombée sur l'illusion de notre justice.
L'évêque de Recife au Brésil vient d'
excommunier la mère d'une fillette de neuf ans, ainsi que
l'équipe médicale, parce qu'ils avaient procédé à l'avortement des jumeaux qu'elle portait suite aux viols répétés depuis trois ans par son beau-père. Je passe sur les sordides arcannes de cette
situation et de cette décision. Et comme si la douleur n'était pas assez vive, il faut que le cardinal Ré confirme la décision de l'évêque ! Comme aurait dit Desproges ou Audiard : «
Mieux
vaut se taire et passer pour un con que de l'ouvrir et de ne laisser aucun doute à ce sujet ». Pardon, je m'emporte ! Mais, ce langage un peu cru est le fruit d'une profonde souffrance
spirituelle.
Concrètement, je ne souhaite pas revenir sur le débat purement moral de l'affaire. Je laisse à d'autres théologiens, plus spécialiste que moi, la délicate question de l'évaluation morale de la
situation. La réflexion que je souhaite engager ici ne concerne pas directement l'avortement (qui soit dit en passant, en l'espèce se rapproche plus d'une ITG que d'une IVG (3)). Mais trois
questions doivent être posées : Quelle aurait dû être la réaction de l'Eglise institutionnelle face à ce drame inextricable ? L'observance de la loi juridique ne provoque-t-elle pas une
injustice spirituelle, dénuée d'amour et de compassion ? Finalement, ne sommes-nous pas redevenus des pharisiens postmodernes ?
Ces questions doivent être posées. J'irais même plus loin : elles doivent être posées et ne pas être résolues trop vite. Je vous invite cependant à lire les réactions de
Koz et de
Bruno Frappat. Quant à moi,
il me semble que dans de telles situations, défendre une conception éthérée de la morale ne sert à rien, bien plus elle fait souffrir et rajoute une douleur insupportable à des situations humaines
proches de la crucifixion. Où se trouve la compassion que le Christ exige de nous dans la déclaration de l'évêque de Recife et du cardinal Ré ? Le scandale est d'autant plus grand que rien n'est
quasiment dit du beau-père violeur et pédophile : à lire trop linéairement on en arriverait à croire que pour l'Eglise, il vaut mieux être pédophile et violeur que de subir un avortement ! Hier,
alors que je célébrais la messe, l'âme lourde de tout cela, je fus interpellé vivement par
l'évangile du jour : «
Les scribes et les pharisiens lient de pesants fardeaux et en chargent les épaules des gens ; mais eux-mêmes ne veulent pas les remuer du doigt ». A chaque fois que l'homme s'érige en juge
ou condamnateur, il se prend pour Dieu et court ainsi à sa perte : les pépins du fruit du jardin perdu remontent parfois avec les relents du péché.
Le rôle de l'Eglise n'est pas de condamner et certainement pas de mettre cette famille à l'index en la livrant en pâture aux bien-pensants et aux extrémistes de tout bord. La place de l'Eglise
est celle du Christ : lui qui souffre avec nous et pour nous. L'Eglise doit se tenir sous la croix de son Seigneur et ne pas vouloir ni s'en éloigner, ni monter dessus. L'Esprit m'a conduit à
relire tout récemment le livre de Dietrich Bonhoeffer sur la vie communautaire. En parlant de la confession des péchés, il peint le portrait du confesseur que le Christ aime et qui communique
justement le pardon de Dieu. C'est cet homme qui se tient sous la Croix que nous trouvons plantée au cœur de nos vies que nous devons devenir :
« Qui vit sous la croix de Jésus, qui a reconnu dans la croix de Jésus la plus profonde impiété de tous
les êtres humains et de son propre cœur, n'est plus surpris par aucun péché ; et parce qu'un jour il a mesuré avec épouvante l'horreur de son propre péché qui a cloué Jésus sur la croix, il ne
peut plus s'effrayer des péchés du frère, si graves soient-ils. Il connaît le cœur humain par la croix de Jésus. Il sait l'immensité de sa perdition dans le péché et la faiblesse (...) et il sait
que tout cela est accueilli dans la grâce et la miséricorde. Aussi seul le frère qui se tient sous la croix peut-il entendre ma confession. Ce n'est pas l'expérience de la vie, mais l'expérience
de la croix qui fait le confesseur. Le plus expert en humanité en sait infiniment moins sur le cœur humain que le simple croyant qui se tient sous la croix du Christ. (...) Par le contact
journalier et sérieux avec la croix du Christ, le chrétien se départit de l'esprit de jugement humain et de l'esprit d'indulgence : il reçoit l'esprit du sérieux divin et de l'amour divin.
L'expérience de la mort et de la résurrection du pécheur par la grâce devient pour lui une réalité quotidienne. Il aime ainsi ses frères avec l'amour miséricordieux de Dieu qui, à travers la mort
du pécheur, conduit à la vie d'enfant de Dieu. » (4)
Depuis plusieurs années, je veux être celui qui se tient sous la croix. Cet effort de chaque jour est en lui même un authentique combat spirituel. Ma vocation tient aussi sans doute à cela.
L'Eglise se tient sous la croix de son Seigneur et doit y rester jusqu'à l'aube de sa Pâque. Et si humainement elle subit la tentation de s'en aller, alors il nous faudra l'interpeller à temps et
à contre-temps pour la faire rester là où est sa propre vocation. Du pied de cet arbre étrange, je voudrais dire à cette famille brésilienne qui souffre mon amour en Christ et mon pardon pour les
blessures infligées par l'Eglise. De là, en les invitant à lever les yeux, ils verront le Christ sur la croix qui donne son pardon, sa vie et son amour. « Espérez : la lumière de Pâque se lève à
l'horizon ».
(1) Charles Péguy, « Les honnêtes gens » dans Œuvres en prose (1909-1914)
(2) A ce sujet je vous invite à lire : Mgr Claude Dagens, Méditation sur l'Eglise catholique en France : libre et présente, Cerf .
(3) ITG : Intervention Thérapeutique de Grossesse. Le jugement moral n'est pas le même. La loi du double effet peut imposer de sauver la vie de la mère si elle est en danger de
mort en menant sa grossesse à terme.
(4) Dietrich Bonhoeffer, De la vie communautaire, Labor et Fides, p. 101-102.
Photo: (c)
Pierre-Yves Dallenogare
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