Mardi 31 mars 2009
Lettres aux catholiques troublés
de Timothy Radcliffe, ancien maître de l'ordre dominicain
publié dans La Croix, édition du 3 mars 2009.


C’est un moment embarrassant pour qui est catholique. Au Vatican, il y a eu des erreurs de communication, un manque de consultation et des déclarations aux mots mal choisis qui ont pro¬voqué de violentes réactions dans la presse et de vigoureuses interventions de dirigeants internationaux. Cela a suscité affliction et scandale chez beaucoup de catholiques, y compris des évêques, et endommagé la ré¬putation de l’Église. Des personnes se sont même demandé comment elles pouvaient continuer à appartenir à l’Église.

Nous restons parce que nous sommes des disciples de Jésus. Croire en Jésus, ce n’est pas adopter une spiritualité privée ou un code moral. C’est accepter d’appartenir à sa communauté. Ceux qu’il a appelés à le suivre marchent ensemble. Selon un vieil adage latin, Unus christianus, nullus christianus : un chrétien isolé n’est pas un chrétien.

Mais pourquoi devrais-je rester membre de cette Église-là ? Pourquoi ne pourrais-je rejoindre une autre communauté chrétienne dont les positions officielles ou les manières d’agir seraient moins embarrassantes ? Nous touchons là au cœur même d’une compréhension catholique de l’Église. Dès l’origine, Jésus a appelé dans sa communauté les saints et les pécheurs, les sages et les fous. Il a dit:  « Je ne suis pas venu appeler les justes mais les pécheurs » (Matthieu 9, 13). Et il continue à le faire, sinon il n’y aurait pas de place pour quelqu’un comme moi. Une communauté admirable de personnes merveilleuses et vertueuses, qui ne ferait jamais d’erreurs, ne serait pas un signe du Royaume de Dieu.

Je ne pourrai jamais quitter l’Église catholique car je crois que Jésus nous appelle à vivre ensemble comme un seul Corps. Dans l’Évangile de Jean, peu de temps avant sa mort, Jésus a prié son père pour ses disciples « afin que tous soient un » (Jean 17, 21). Une vague unité spirituelle ne suffit pas. Nous croyons en l’Incarnation, la Parole de Dieu qui se fait chair. L’Église catholique est le signe visible, incarné, de l’unité à laquelle Jésus nous appelle. J’ai une immense admiration pour beaucoup de chrétiens qui appartiennent à d’autres Églises, leur exemple m’inspire, leur théologie m’instruit. Mais, pour moi, quitter l’Église catholique serait renier l’appel radical de Jésus à réunir les saints et les pécheurs, les vivants et les morts.

Au cœur de notre vie chrétienne, il y a l’immense vulnérabilité du Dernier repas. Jésus se met dans les mains de ses disciples :  « Prenez, ceci est mon corps donné pour vous de tout le genre humain ».  L’un d’entre eux l’a trahi, un autre l’a renié, la plupart se sont enfuis. Appartenir à l’Église, c’est accepter un tout petit peu de cette vulnérabilité. Nous acceptons d’être impliqués dans les échecs de l’Église comme dans son héroïsme, dans sa folie comme dans sa sagesse, dans ses péchés comme dans sa sainteté. Et l’Église m’accepte moi aussi avec mes péchés et ma stupidité. C’est pour cela qu’elle est « signe et sacrement de l’unité » (Vatican II, Lumen gentium n. 1, 1).

Cependant, nous sommes bien dans un moment de crise de l’Église. Mais les crises peuvent être fructueuses. Le Dernier repas fut la crise la plus profonde que l’Église ait connue : Jésus était sur le point de subir une mort humiliante et la communauté était dispersée. À chaque Eucharistie, nous rappelons comment Jésus en a fait le moment d’une in¬timité plus profonde, le don de son corps et de son sang. Après la Résurrection, l’Église était déchirée. Les Gentils seraient-ils acceptés dans l’Église et seraient-ils forcés d’accepter la Loi ? La communauté était sur le point de s’effondrer mais elle a survécu pour s’ouvrir aussi à nous, les Gentils. Après le martyre de Pierre et Paul, beaucoup croyaient que Jésus était sur le point de revenir. Mais ce ne fut pas le cas. Ce fut une crise inimaginable de l’espérance mais elle a conduit à rédiger les Évangiles. Toute crise, si elle est vécue dans la foi, conduit à un renouveau et à une nouvelle vie.

La crise que nous endurons en ce moment est vraiment modeste, comparée à celles subies par nos ancêtres. La crise moderniste, il y a un siècle, fut ainsi beaucoup plus sévère. Cependant, notre petite crise peut être fructueuse si nous la vivons dans la foi.

Quels pourraient être ces fruits ? Tout d’abord, d’encourager un débat plus ouvert à l’intérieur de l’Église. Depuis les traumatismes de la Réforme, chaque confession chrétienne s’est montrée nerveuse lorsqu’il s’agit de débattre de sujets de dissensions, craignant que cela ne mette en péril l’unité. Mais c’est seulement par un débat rationnel et charitable que nous pouvons témoigner de notre foi. Le pape lui-même a essayé d’introduire davantage de débat dans l’Église, par exemple au Synode des évêques. Mais nous restons nerveux à l’idée d’échanger avec ceux qui ont des idées différentes. C’est un manque de confiance dans l’intelligence que nous avons reçue de Dieu. N’ayons pas peur du débat.

L’Église, par ailleurs, a résisté aux tentatives de domination de gouvernements autoritaires: les empereurs romains, les monarques absolus des Lumières, les grands empires du XIXe siècle, le Parti communiste en Europe orientale… Ces batailles, nécessaires pour défendre la liberté de l’Église, ont conduit à une structure de gouvernement trop centralisée et éloignée du collège des évêques. Le moment est venu de les intégrer davantage dans le processus de décision. La réaction vigoureuse de certains évêques à la situation présente laisse espérer un rééquilibrage en ce sens. La lettre, humble et émouvante, de Benoît XVI aux évêques sur la question intégriste montre son attention à leurs préoccupations et son souhait d’être en dialogue avec eux. Donc, n’ayons pas peur, ayons espoir.


fr. Timothy Radcliffe, op.

 

Par Sylvain Brison
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