Pour l’amour
du monde…
ou vivre en ressuscité
Nous sommes des enfants de cette Terre. Voilà la certitude absolue qui s’ancre profondément dans notre existence. Le monde dans lequel nous vivons est le nôtre. Cette phrase peut sembler lourde d’une écrasante banalité mais elle est décisive pour celui qui ose vivre dans sa vie quotidienne l’étonnante nouveauté du mystère pascal. Car il y va de la Vérité de l’Evangile. En ces temps pour le moins troublés, il n’est pas évident de discerner les signes visibles de la présence du Ressuscité. Les crises se superposent ou se liguent inexorablement dans des connivences surprenantes. De la crise financière, à la crise écologique, en passant par la crise des valeurs, de la foi et de la religion, jusqu’à considérer les crises ecclésiales qui ne manquent pas de secouer l’Eglise du Christ, nous en serions réduits à considérer dramatiquement un certain abandon du monde par Dieu. Mais comment considérer, avec les yeux de la foi, que celui qui n’a pas refusé de vivre notre vie, et qui n’a pas fui devant la mort puisse, à ce point se retirer de nos existences ? A n’en pas douter, si nous avions encore la folle utopie de nous en extraire, notre monde se charge de nous rappeler, à temps et à contretemps, cette exigence fondamentale de l’espérance chrétienne. Il est illusoire de se bercer de douces convictions qui nous cacheraient une certaine âpreté, pour ne pas dire amertume, face à la condition de notre vie présente. « Je ne suis plus dans le monde ; eux ils sont dans le monde, et moi je viens vers toi » (Jn 17, 11). Vivre dans le monde qui est le nôtre n’est pas évident. « Je leur ai donné ta parole et le monde et le monde les a haïs, parce qu’ils ne sont pas du monde, comme moi je ne suis pas du monde » (Jn 17, 14). Il est encore parfois encore moins évident de l’aimer tel que le Christ l’a aimé. « [Père,] comme tu m’as envoyé dans le monde, moi aussi je les ai envoyé dans le monde » (Jn 17, 18) Et c’est pourtant de cet amour que nous sommes appelés à naître et à vivre. La résurrection du Christ, est autant un défi d’espérance qu’une réalité de la foi. Elle entraine le croyant, parfois malgré-lui, dans le combat spirituel, dans la tension incompressible de la vie dans le monde. Vivre du mystère pascal c’est aimer le monde dans lequel nous vivons. L’aimer en le changeant, le convertir en l’aimant.
La vie donnée, la vie reçue
Vivre de la vie du Ressuscité implique quelque part une nécessaire mort à soi-même pour entrer dans la vie qui nous est promise : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20). Nos combats spirituels, dont Artur Rimbaud nous rappelle qu’ils sont aussi
brutaux que les batailles d’hommes [1], nous introduisent dans
cette Pâque décisive. Et puisque ces luttes spirituelles ne se cantonnent pas au pré tranquille de nos idées mais envahissent sauvagement tous les champs de notre vie, nous pouvons avoir
l’impression d’être abandonné. Un peu comme si, selon l’étonnante perspective de Jean-Pierre de Caussade, Dieu nous abandonnait au temps présent [2]. Mais cet abandon à la fois apparent et quelque part nécessaire, souligne gravement qu’il nous
faudra, tôt ou tard, apprendre à recevoir notre vie. Dans ces moments-là, où nous ne pouvons plus entrevoir de vie possible, nous devons prier de recevoir le don d'une vie que nous ne pouvons
absolument pas imaginer, une vie qui ne peut venir que comme un don de Dieu. « Sur la croix, Jésus n'attend pas de vie imaginable, mais l'inconcevable
et abondante vie que le Père lui donnera. Dans ces moments-là nous ne pouvons faire notre vie. Elle doit nous être donnée » [3]. Vivre comme un ressuscité c’est, au delà de la traversée des apparences, vivre de la vie que
seul Dieu peut accorder, pur don de son amour et de son salut. Du haut de la Croix naît la jeune espérance qui ne cesse de grandir au milieu de nous. Dans ce lieu tragique qui ne laisse survivre
aucun espoir, l’espérance est le seul compagnon du Sauveur. C’est dans cette perspective, et uniquement dans celle-ci, que nous pouvons vivre cet « abandon au monde présent » comme la
grâce divine de cette joyeuse disponibilité à l’Esprit. Ainsi, la rencontre du frère en ce monde peut se révéler comme sacrement de l’éternité de Dieu.
Le défi de
l’Espérance
Voilà bien un des défis de notre temps : la rencontre en vérité de nos frères en humanité. A l’époque de la
mondialisation, du village planétaire, ils n’ont jamais été aussi proches et, paradoxalement, aussi loin de nous. A tel point qu’il semble bien qu’il n’y ait qu’une chose à faire : la fuite
en avant… il n’est pas besoin d’en donner des exemples : le monde court si vite que nous n’avons jamais le temps de reprendre souffle ou de nous arrêter. Mais l’irruption de la Résurrection
dans notre « aujourd’hui » nous entraine dans une autre relation. L’espérance se découvre d’une part comme don de Dieu dans la foi, et, d’autre part, comme anticipation de la vie du
monde à venir par delà la souffrance et la mort. Sa force vient de la promesse faite à l’humanité à travers les figures d’Adam, d’Abraham, d’Israël, de Moïse… et accomplie pour toujours en Jésus
Christ. Elle ne se confond pas avec un optimisme démesuré qui viendrait du monde. L’optimisme cherche à trouver appui sur des faits de la vie quotidienne pour se convaincre que demain sera
meilleur… beaucoup de chrétiens (et de prêtres !) sombrent alors dans la désillusion lorsque les difficultés arrivent. L’espérance chrétienne nous invite à nous dessaisir, à quitter nos
habitudes, à recevoir notre vie d’un Autre. L’espérance de notre Salut, réalisée en Jésus-Christ doit imprégner notre vie au point de convertir notre regard et de changer, par nos mains le
monde qui nous entoure : bien plus de le transfigurer. Nous annonçons le Seigneur jusqu’à ce qu’il vienne ! Comment le vivre au
quotidien ? La question est abrupte mais doit être posée. Cette mission de l’espérance ne se réalise que dans la relation interpersonnelle. Tout en étant incroyablement universelle, la
Résurrection du Christ nous touche chacun intimement, personnellement [4]. L’Evangile parle au cœur. Et les récits des apparitions ne sont, en définitive que des rencontres personnelles au cœur de la
vie des femmes et des hommes qui en sont saisis : Marie-Madeleine, Pierre, Jean, Thomas, le disciple que Jésus aimait, Paul, Cléophas… et la liste serait longue ! Il ne tient qu’à nous
de vouloir, par la grâce de Dieu, y inscrire notre nom, en aimant nos frères et notre monde. Entendons-nous bien, il ne s’agit plus – si tant est que ce fut un jour le cas – d’aimer d’un amour si
englobant qu’il ne touche en réalité personne, mais d’aimer concrètement des hommes et des femmes particuliers en guettant avec eux la lumière du Jour qui vient.
Entrez dans la communion
lumineuse
Voici la nouvelle alliance en mon sang. De la Pâque du Christ naît le Peuple de l’alliance. Dieu sauve les hommes et ne veut en perdre aucun. L’Eglise est le peuple des hommes rassemblés
dans la pâle lumière du matin de la Résurrection. Christian de Chergé n’avait plus qu’un lancinant désir : plonger son regard dans les yeux du Père pour voir l’humanité entière toute
illuminée de la gloire du Christ. Ce brûlant désir ne saurait être étranger au disciple de Pâque qui entraperçoit subtilement la mesure infinie de son propre Salut. Celui qui a éprouvé dans sa
vie la douloureuse souffrance de son propre péché et la douceur du pardon accordé gratuitement ne peut plus poser un regard cynique ou désespérer, ni sur le monde, ni sur ses frères. L’Esprit du
Ressuscité l’envoie vers le monde et dans le monde pour y vivre de la vraie vie. Tous les actes d’amour qui relèvent et révèlent la dignité de notre humanité, les plus petites parcelles de joies
répandues dans la boue et la cendre de nos faiblesses, le courage de la Parole proclamée dans nos surdités, sont les sacrements de la Pâque éternelle du Fils. La Résurrection de Jésus nous situe
dans une nouvelle relation au monde qui aspire de toutes ses forces à la réalisation en son sein du Royaume des Cieux. La communion dans laquelle nous avons été établie nous tourne radicalement
vers cette belle réalité : Dieu a tant aimé le monde qu’il lui a donné son Fils unique, ainsi tout homme qui croit en lui ne périra pas mais
obtiendra la vie éternelle.
La vie du Ressuscité avec le
Ressuscité
La vie vaut vraiment la peine d’être vécue. Et plus encore quand nous la recevons de celui qui nous à aimer jusqu’à nous donner son Fils. Entrer dans l’espérance de la Résurrection, c’est déjà
vivre par une mystérieuse anticipation ce que nous serons appelé à être. C’est actualiser ici et maintenant le Royaume des Cieux. Se mettre au service du prochain par amour pour lui. Se saisir du
monde pour l’aimer et non le rejeter. Pour y annoncer l’extraordinaire nouvelle de la Vie de Dieu en Jésus Christ. Avant de vivre sa Pâques, Jésus disait à ses disciples: « Il n'y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 15,13). Il n’a pas dit, à la manière d’un romantique : « aimer, c’est
être prêt à donner sa vie pour celui qu’on aime ». L’amour ne se satisfait pas d’une capacité à « être prêt », il exige le don total. La joie de Pâques vient de ce don de l’amour.
Sommes-nous prêts à aimer en nous donnant ? Voilà le chemin du Ressuscité, celui d’Emmaüs où il marche à nos côtés, avec nous, en se donnant encore et toujours dans la Rencontre, dans la
Parole et dans le Pain. Ne détestons pas le monde dans lequel nous vivons, mais aimons-le comme le Christ nous a aimé : enfants de cette Terre nous seront alors, tous ensemble et pour
l’éternité, les enfants du Royaume promis.
P. Sylvain BRISON
[1] Arthur Rimbaut, « Adieux » dans Une saison en enfer.
[2] Cf. Robert Scholtus, Faut-il lâcher prise ? Splendeurs et misères de l’abandon spirituel, coll. « Christus », Bayard, Paris, 2008, p. 89.
[3] Timothy Radcliffe, « La promesse de Vie », dans Je vous appelle amis, Cerf, Paris, 2000.
[4] Personnellement et non individuellement !

Tout chrétien est un homme de communauté selon le désir de Dieu comme le chante le psaume : « qu’il est doux pour des frères de vivre ensemble et d’être unis ». A la différence du prêtre régulier qui réalise sa vocation dans sa communauté religieuse, le prêtre séculier vit dans la communauté pour laquelle il est envoyé. Dès lors, son ministère est celui d’un « passeur » qui doit permettre aux hommes et aux femmes de tisser des liens fraternels entre eux, le Seigneur et le monde. Sa mission est d’accueillir et de rassembler ceux que le Christ, par le ministère de l’Eglise, lui confie. C’est ainsi que se traduit sa charge de gouvernement, de pasteur de la communauté. Cela suppose une attention à chacun et tout spécialement à ces petits qui sont les frères du Christ. Il doit favoriser, parfois susciter et toujours accompagner une vie communautaire pour en faire une vie d’Eglise. Ce n’est qu’à ce prix qu’il pourra vivre son ministère de manière équilibrée sans être ni trop accaparant, ni trop loin pour la communauté. Dans son rôle de pasteur, il fait vivre sa communauté et donnant les sacrements du baptême, de l’eucharistie, du mariage et de la réconciliation.
. Ministre dans un corps, le prêtre n’est jamais seul face à sa charge. Il trouve un soutien sur ceux qui, comme lui, appelés par Dieu, ont reçu l’ordination sacerdotale pour seconder l’évêque dans l’annonce de l’Evangile. J’attache une grande importance à cette relation entre prêtres. Lors de mon premier stage en paroisse j’ai vu la richesse et la fécondité qui découlaient d’une vie fraternelle entre prêtres, y compris et surtout lorsque l’un d’entre eux traverse un temps de crise. Je ne sais que trop bien que les prêtres ne sont que des hommes et qu’ils ont parfois du mal à accueillir et vivre avec leurs semblables. C’est un vrai défi que de toujours vouloir considérer ses confrères comme étant, comme soi-même, appelés par Dieu. Lorsque je suis entré au séminaire, en m’accueillant en Avignon, un des séminaristes du diocèse a tenté de m’expliquer qu’il existait dans notre diocèse plusieurs « familles sacerdotales », plus ou moins concurrentes et exclusives, et qu’il faudrait bien, tôt ou tard, choisir celle à laquelle j’appartiendrai. J’ai toujours refusé cette vision des choses et me suis toujours efforcé de lier des liens fraternels avec tous les prêtres du diocèse, quelles que soient leurs tendances, leurs idées, ou leur pastorale ; et cela, je dois l’avouer, avec beaucoup de bonheur et sans grandes difficultés. J’espère toujours pouvoir compter sur eux, pour qu’ensemble nous puissions annoncer Jésus Christ, dans le diocèse de Nice, jusqu’à ce qu’Il vienne.
Bienvenue à tous !



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