« Par ses blessures nous sommes guéris », un ministère de guérison et de réconciliation
Comme le ministre du Christ a pour mission de rendre visible aux hommes et aux femmes les signes de libération, il se découvre lui-même comme un homme blessé, appelé à guérir. Cet étrange paradoxe est un point essentiel du ministère sacerdotal : « le prêtre est l’homme de douleur qui guérit[1] ». Il ne s’agit pas ici de conclure cette partie sur une note doloriste et pessimiste. Je ne pense pas non plus qu’il y ait un aspect masochiste à choisir cette voie aujourd’hui. Mais nous ne savons que trop bien que les difficultés, les questions, le plus souvent affectives, des prêtres ne disparaissent pas comme par magie avec l’ordination ! Bien plus, la lourde tâche du ministère risque de les intensifier si celui qui les rencontre dans sa vie tente de les fuir. Mais je suis aussi convaincu de l’authenticité de l’appel au célibat qui est vécu dans l’Eglise latine et je voudrais pousser plus avant cette réflexion.
Qu’entendons-nous par « blessures » quand nous parlons des prêtres ? En ce qui me concerne, je veux parler de celle ouverte par la solitude personnelle et l’isolement « professionnel ». Le futur prêtre promet, le jour de son ordination diaconale de vivre le célibat à cause du Royaume des Cieux. Au cours de sa formation, la question a dû être longuement abordée et la réponse mûrie. Mais il n’en reste pas moins que cette promesse est parfois, voir souvent, difficile à vivre au quotidien. Or, dans la vie chrétienne, je pense que le célibat protège la solitude comme un bien précieux. Car ce manque voulu dans la vie du prêtre sera le lieu privilégié de la Rencontre et de la fécondité de son ministère. N’oublions pas le but de ce célibat : être signe de la venue du Royaume.
Mal comprise, cette réalité peut-être destructrice. Dans les phases les plus difficiles, beaucoup espèrent trouver le livre qui répondra à toutes leurs questions, rencontrer la personne qui soulagera leur souffrance, certains espèrent même que Dieu comblera ce vide… Mais il ne s’en suit que de
la déception. En
effet, chercher à nier cette solitude n’est pas la bonne solution ; cela revient à vouloir la combler par de faux espoirs. C’est oublier que Dieu ne comble pas le vide, il le maintient comme le lieu fondamental de notre communion, où nous pouvons lier de véritables relations et d’où jaillira toute la fécondité du ministère. Rien ne pourra jamais combler ce manque : c’est une réalité qu’il faut assumer en toute liberté.
Ce sentiment est accru du fait de la chute d’influence du ministère du prêtre. Ce dernier touche trop souvent du doigt, cet étrange contraste entre son désir fou d’annoncer Jésus-Christ et le peu d’intérêt que lui porte le monde. Triste ironie d’une société de tradition chrétienne qui fait chaque jour le constat qu’elle a folklorisé, « culturisé », « pasteurisé » la foi de ses pères. Pour le ministre qui s’est engagé à construire, à former et à vivre une communauté de foi, l’isolement est une blessure bien douloureuse. Cet isolement personnel est malheureusement amplifié par l’isolement géographique dû à la raréfaction des prêtres.
Il est trop tentant de minimiser l’impact de ces situations. Accepter ces souffrances en vérité, sans les sous-estimer, ni les surestimer, constitue le premier pas vers un ministère de guérison et de réconciliation. Le second est de chercher à les exposer à la vue de celui qui a fait de son corps brisé le signe du Salut.
Osons maintenant la question ; comment ces blessures peuvent-elles être source de guérison ? La réponse est à chercher dans l’unité de vie. Tout d’abord, personne ne devrait chercher à cacher ses blessures personnelles et son expérience de vie au Christ : seul le fou cache ses maux au médecin. La grâce de l’accompagnement spirituel ne doit pas s’achever avec le séminaire : la route continue et le prêtre ne peut se passer de cet accompagnement personnel.
Henri-John Nouwen va plus loin encore dans une nouvelle voie qu’il me semble utile d’explorer : celle de l’hospitalité. Il préconise de ne pas cacher son expérience personnelle à ceux que le prêtre veut aider, sans tomber évidemment dans un « exhibitionnisme spirituel » : « Le ministre qui étale ses problèmes personnels en pleine chaire n’aide aucunement ses paroissiens. Aucune personne souffrante n’aura l’impression d’être aidée par quelqu’un qui lui avoue avoir les mêmes problèmes. L’exhibitionnisme spirituel ne redonne pas confiance, pas plus qu’il n’ouvre des perspectives nouvelles. Loin de guérir, les plaies ouvertes ont tendance à s’infecter. Faire de ses blessures une source de guérison ne signifie donc pas exposer ses souffrances à tout venant »[2]. L’hospitalité est une aptitude à se faire proche de l’autre, de celui qui est accueilli et reçu. Etre vraiment présent et éviter la tentation de se tenir toujours occupé pour éviter d’entrer en soi-même : il est difficile d’être présent à l’autre si on n’est pas présent à soi. Pouvoir proposer un accompagnement personnel est un véritable enjeu aujourd’hui : « Le ministre qui a apprivoisé sa solitude et qui est chez lui dans sa propre maison est en mesure d’offrir l’hospitalité à ses invités. (…) Le caractère paradoxal de l’hospitalité, c’est qu’elle suppose un espace vide où l’invité peut trouver sa propre âme »[3].
Le ministère est guérison car il dissipe toute illusion selon laquelle on peut être tout à l’autre et l’autre tout à soi ! A la différence du médecin qui peut soigner son patient sans faire état de ses propres douleurs, le ministre du Christ ne peut faire l’économie de cette unité de vie que seul le Christ peut opérer en lui. Aucun ministre ne peut sauver qui que ce soit ; le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Cette humble reconnaissance est le premier signe de l’espérance. Le prêtre n’est pas un médecin : sa mission n’est pas de supprimer la souffrance mais de permettre de la convertir en lieu d’accueil du seul médecin des âmes et des corps, le Christ Ressuscité. Et dans cette mission, les sacrements tiennent une place privilégiée.
Au terme de ce court essai sur le ministère et la vie du prêtre, je voudrais exprimer le fait que j’ai bien conscience des limites d’un tel exercice. Il est à mon avis impossible de rendre compte en si peu d’espace de toute la richesse du ministère presbytéral. J’ai essayé de donner une vision personnelle de
la question. C
’est la raison pour laquelle j’ai fait le choix de ne pas suivre un plan traditionnel articulé autour des tria munera. Certains aspects sont sans doute trop accentué, d’autre trop peu explicités cela est sans doute dû en grande partie à mon histoire personnelle et à ma formation. On pourra aussi se demander si ce projet n’est pas trop idéaliste ou utopiste, mais n’a-t-on pas tous un peu besoin de viser un idéal ? Plus que d’établir un programme de campagne, j’ai voulu essayer de tracer l’horizon sur lequel s’orienter, un peu comme le scout qui tire un azimut pour rejoindre son but. A vrai dire, je pense qu’il manque peut-être des exemples concrets mais je ne puis dire par avance quels moyens je serai en mesure de prendre en fonction des situations. Mais pour cette question, je compte sur l’aide de Dieu qui, je le sais, saura me le faire comprendre. Enfin, je voudrais redire que l’articulation de ce propos autour du « Royaume de Dieu » ne doit pas être comprise come exclusive. Ce choix n’a pas été simple à poser et tout n’a pu y être intégrer. Ce sera le projet d’une vie entière de toujours découvrir la nouveauté de l’Evangile au sein même du ministère.
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